« Le devenir même de la connaissance…c’est en terme de pensée qu’il faut le considérer… Le devenir est donné. »

                                       Michel Paty

« Le devenir est donné » sont-ce, là, les paroles de quelque devin ?

Non, celui qui les prononce, Michel Paty, est historien, philosophe des sciences et physicien.

Dans une conférence sur « Le nouveau et le rationnel » ce chercheur aborde la question du devenir créatif scientifique. L’irruption du nouveau se produirait lors d’une intuition intellectuelle. L’inédit qui surgit et qui se déploie, s’inscrit pourtant, malgré sa face inexplorée, dans la rationalité d’une pensée scientifique à l’œuvre.

Les contenus qui se présentent, jusque là inimaginés, sont pourtant retenus comme des savoirs en devenir pouvant s’inscrire dans une conception rationnelle.

Ces nouveaux concepts sont pourtant admis comme réels et rationnels par le filtre de la pensée scientifique qui les a vus émerger hors des limites déjà convenues. Ils seront dorénavant, au fil du temps, analysés, identifiés et répertoriés comme appartenant à son domaine de pertinence.

Michel Paty poursuit : «  la nouveauté étant rationnellement concevable, cela montre qu’au fond la rationalité elle-même soit objet d’élargissement de sa conception par le mouvement double de production de création et de transformation de la rationalité, qui modifie la relation du concept qui pourtant donne ses conditions ».

C’est en effet là le mystère… par quels processus d’ordonnancement subtil les découvertes fulgurantes sont-elles acceptées par un filtre de discernement qui préside à la reconnaissance et à la validation d’un système qui les ignorait jusqu’alors ?

Comment se structure une pensée qui contient dans son déploiement même le bond qualitatif qui lui permettra d’émerger dans un autre plan, nouveau, inédit, et pourtant repéré comme étant une évolution probable, logique, et répertoriée dans le futur ?

« La pensée elle-même est en perpétuel devenir ».

 « L’intelligibilité-à-venir » d’un concept inédit, né d’une intuition intellectuelle, émerge pourtant d’un foyer de savoirs qui en sont la trame.

Ce concept s’origine dans une pensée à l’œuvre de déploiement. Il est le fruit de cycles invisibles. Le nouveau concept est cependant perçu comme une émanation spontanée sur un autre plan de la conscience.

Peut-on comprendre les invariants qui sous-tendent les processus d’une pensée en train de se construire ?

Dans son foisonnement électrique, l’idée créatrice passe par une phase de jeunesse symbolique. Les éléments s’agrègent peu à peu. L’incorporation s’opère dans un processus silencieux qui en couve le développement.

Puis le jaillissement créatif a lieu lorsqu’une forme de maturité organique et constitutionnelle est atteinte dans le cerveau. Cela permettrait de penser que toute idée « précurseuse » ne le serait qu’en fonction de l’aptitude de notre regard à en capter seulement le moment d’émergence dans la réalité.

« Cette façon fort abstraite de sonder le réel par l’intermédiaire d’un langage humainement fabriqué ne manque pas de stupéfier. Mais pensons-nous seulement avec notre cerveau ? » Dominique Aubier.

L’intelligibilité du système de pensée, qui permet à cette pensée même de se déposer, en est le préalable.

Ainsi nous pourrions envisager ce que peut vouloir dire « L’avenir est donné ».

Toutes les pensées scientifiques appartiennent au monde. Elles s’y inscrivent par la  forme symbolique qu’elles se sont données comme socle d’une pensée en marche.

Les théories expriment les concepts issus d’une démarche de la pensée qui gère son élaboration idéelle en appui sur l’objet de ses interrogations et entérine ses productions suivant la cohérence logique de l’élaboration rationnelle qu’elle y discerne.

Pourtant les chercheurs accordent au phénomène intuitif, fulgurant (Fulgur, uris : éclair et même foudre) une grande importance. Cette rupture apparente et ce dévoilement suscitent soudain un nouveau regard.

L’éveil à d’autres espaces spéculatifs à partir d’un phénomène inédit de la pensée, initialise un temps où la nouvelle donne doit donner naissance à une nouvelle intelligibilité qui peu à peu s’intègre au champ du savoir rationnel.

Cette « intuition intellectuelle » est-elle l’accès immédiat à un contexte en état de latence dans la pensée ?  

Comment passe-t-on de l’impensable au pensé, de l’implicite à l’explicite ?

Sait-on ce qu’est un acte de pensée et son possible avènement comme aboutissement d’un processus ?

La pensée suivrait-elle, dans son élaboration, des modalités dont elle serait dépendante dans sa propre captation en tant que pensée ?

Nous ne pouvons pas expliquer d’où vient l’influx nerveux qui mobilise notre conscience, mais selon Dominique Aubier, nous pouvons appréhender la puissance de ce même influx nerveux à l’œuvre dans notre néocortex, pilote subtil qui nous dirige dans ce monde.

L’intuition intellectuelle célébrerait la puissance de nos hémisphères cérébraux dont l’activité d’échange à travers le corps calleux vérifierait l’intelligibilité, l’audace et l’ardeur d’une nouvelle donne.

Justesse prémonitoire.

Connaissance directe qui se présente comme une évidence.

Cette prescience n’est-elle pas la mise en conscience soudaine d’un acte de la pensée qui capte sa survie dans une fulgurance qui la régénère ? On ne sait pas encore où se situe l’impact premier.

Emission d’un Dehors qui se miroite dans un Dedans sensibilisé ?

L’ouverture de la question est la brèche persistante dans nos besoins de trouver les fondements. Le définitif s’y brise.

Toutes les questions que se pose l’Homme, nourriraient-elles par les concepts qui en naissent, les arts de la représentation du monde ?

Tout ne serait donc que représentation.

 Ainsi du monde des signes.

Dans l'intuition intellectuelle se trouve  « le point où l'absolu lui-même et le savoir de l'absolu ne sont tout simplement qu'un ». De ce fait, « elle est la faculté en général de voir réunis dans une unité vivante l'universel dans le particulier et l'infini dans le fini » Joseph Von Schelling.

L’intuition intellectuelle serait aussi un principe de réalisation ontologique.

La connaissance « à l’endroit » comme élaborent les gnostiques de Princeton tient compte des enseignements millénaires qui ont déposé leurs connaissances, proches de la source, dans la trame du monde pensant, sous forme de symbolique puissante issue de la connaissance des archétypes naturels qui en sont la source.

C’est sans doute la science elle-même qui peut répondre à la question de l’apparition des phénomènes dans le réel.

La mécanique chromosomique permet de comprendre « comment le cerveau fait lui aussi venir en son monde des réalités qui, ensuite, forment notre psychisme et notre pensée » Dominique Aubier.

Ainsi la science nous permet de comprendre qu’un flux d’information descende le courant depuis l’ADN, noyau informé, vers l’ARN messager qui se révélera dans la protéine réelle et visible. « De l’intériorité de l’informant surgit l’extériorité de la protéine »  Dominique Aubier.

Nous ne connaissons de notre cerveau que ses projections que nous nommons réflexions. Ces réfléchissements comme dans un miroir, ne sont pourtant que les images «  inversées » captées par notre cerveau qui réserve, en lui-même,  son fonctionnement ontologique et le pratique à notre insu.

Vertige de notre ignorance sur lui : notre cerveau !

Que serait donc cette intuition intellectuelle prodigieuse dans le mécanisme cortical à l’œuvre ?

Cette intuition pourrait-elle être exprimée comme un bond qualitatif et le surgissement d’une « donne » jugée nouvelle alors même qu’elle était déjà en travail dans une zone d’élaboration non encore précipitée vers son destin c’est-à-dire sa destination ?

 

Pour en revenir à l’étude du travail cérébral et mental qui s’opère dans les différentes couches du pilote qu’est notre néocortex, pourrions-nous voir l’intuition intellectuelle comme le passage de la couche III à la couche IV néocorticales ?

« La couche III du néocortex établit des relations précises avec le futur. Elle reçoit les dendrites apicales des pyramidales profondes, lesquelles garnissent spécifiquement la couche V. Elle est en relation serrée avec la couche IV par l’intermédiaire de ses propres dendrites basales. » Dominique Aubier.

En couche IV « En ce lieu les imprégnations montées du passé sont proposées à l’avenir. » « C’est une région où le futur indique ce qu’il veut, où l’avenir appelle. Mais où, en même temps, il aspire ce qui s’est déjà engrammé au titre du passé. La négociation s’opère entre les puissances structurales du futur et les acquisitions proposées par l’expérience. » Dominique Aubier.

Est-ce ce mécanisme structurel qui, à partir de la couche II du néocortex, traite du passage et de la diffusion de l’information d’une couche à l’autre avec la translation d’un hémisphère à l’autre, qui en permet la captation dans le réel, qui dirige les paroles du philosophe des sciences Michel Paty quand il dit : « Poser un problème scientifique, c’est poser un problème de l’intelligible » ?

L’intelligibilité ne fait-elle pas retour sur un principe universel ?

L’intelligibilité n’est-elle pas l’expression d’un entendement sous-jacent des lois de fonctionnement de la pensée elle-même ?

« Il y a le monde, objet d’études des scientifiques et puis il y a la pensée. Quand la pensée travaille pour se représenter le monde, son seul moyen c’est la pensée dans la pensée….le mouvement même de la connaissance c’est en terme de pensée qu’il nous faut le considérer » Michel Paty.